Vendredi 17 mars 2017 en direct de l’ENSCI-Les Ateliers

QU'EST-CE QU'UNE VÉRITABLE DÉMARCHE DE DESIGN ?


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INTRODUCTION

Elsa Vivant, LATTSUPEM


2min

La séance d’aujourd’hui est la troisième et dernière du séminaire Les promesses du design, organisé dans le cadre du programme FIP-EXPLO. Destiné à explorer les formes d’innovation publique recourant au design, ce programme est piloté par une équipe composée de chercheurs du CGS (Centre de gestion scientifique) de l’École des mines de Paris et de l’Université Paris Est Marne-la-Vallée, en collaboration avec La 27ème Région et l’ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle), et avec le soutien de l’ANR (Agence nationale de la recherche). Le séminaire Les promesses du design doit permettre de confronter les premiers résultats de FIP-EXPLO avec les expériences et analyses menées par des designers, des donneurs d’ordres, des maîtres d’ouvrages publics ou encore des observateurs venant d’univers voisins.

INTERVENTION #1

Philippe Lefebvre, CGS, Mines ParisTech


15min

Voir l'intervention de Philippe Lefebvre

Je vais m’appuyer sur le Double Diamond pour passer en revue les différentes étapes de la démarche du design telle qu’elle est proposée ou stylisée dans ce modèle, afin d’en analyser les invariants et les éventuelles spécificités.

La véritable spécificité de l’approche design, pour cette étape Discover, me paraît être la pratique de l’immersion et de l’empathie. Ces deux notions, qui ne sont pas synonymes d’investigation ou d’enquête, me semblent constituer une rupture assez fondamentale avec les pratiques des sciences sociales en général.

Une autre spécificité me semble résider dans le fait que le design ne s’institue pas comme ayant le monopole de la méthode d’immersion. Le designer ne se considère pas comme un sachant. Il permet aux autres participants d’accéder à cette pratique et de développer une sensibilité

 

 

Pour la deuxième étape du Double Diamond, baptisée Define, j’ai le sentiment que les pratiques sont extrêmement variables.

J’en viens à penser que la spécificité de l’approche design serait paradoxalement de ne pas trop définir et de proposer une formulation du problème mi-ouverte, mi-fermée.

La troisième étape, celle du Develop, présente deux grands invariants, la créativité et le prototypage, deux pratiques qui sont largement partagées et revendiquées.

Le contexte dans lequel se déroulent les exercices de créativité me paraît doublement original. Le designer s’efforce de faire entrer chaque participant dans un mode de fonctionnement qui renvoie à un univers de liberté et au monde de l’enfance.

 

Quant à la pratique du prototypage, elle s’avère non seulement spécifique mais très étonnante. Dans les procédures industrielles classiques, on ne prototype que des solutions ayant déjà fait l’objet d’une prévalidation conceptuelle très avancée. On peut encore apporter des modifications à ces solutions après la réalisation du prototype, mais on est malgré tout à la fin du processus. Dans l’approche design, les prototypes successifs font partie de l’exercice de créativité.

La quatrième étape du Double Diamond paraît moins formalisée que les autres et plus problématique. Les livrables ne sont pas forcément bien définis. Les argumentaires accompagnant ces livrables relèvent souvent de la monstration plus que de la démonstration.

 

Bien que diverses disciplines soient représentées, les participants ne sont pas mobilisés uniquement au titre de leur discipline officielle, mais également en fonction des compétences qu’ils revendiquent ou révèlent au fil du temps, ou même de leurs goûts. Ce ne sont pas tant des disciplines qui sont recherchées que des individus porteurs de compétences variées.

Un élément assez invariant de l’approche design est l’espèce d’adhésion que l’on peut observer chez ceux qui ont effectivement participé au processus.

Le design crée une forme de fiction sociale, un “hors monde” dans lequel chacun est prié d’entrer en enlevant au préalable sa cravate, mais également ses différentes casquettes, son niveau hiérarchique, et même ses compétences et expertises.

 

“L’un des grands problèmes du design et l’un de ses invariants est certainement celui de la justification de la démarche, en particulier auprès d’un décideur qui n’y a pas participé et n’a pas pu sentir ou au moins entrevoir ce qui s’y passait.”

Philippe Lefebvre

Pour essayer de caractériser la spécificité du designer, je le situerais à l’intersection de trois mondes et de trois pratiques professionnelles : le monde des sciences humaines et sociales (sociologie, ethnologie, psychologie…) ; le monde des concepteurs “pas drôles”, ceux qui sont censés créer en mode de conception réglée (ingénieurs, informaticiens, architectes…) ; et enfin le monde des artistes, ceux qui créent des univers sans contraintes. L’univers des SHS et des concepteurs est caractérisé par l’analyse et le raisonnement. L’univers de l’artiste est celui de la rupture et de la friche. Au centre, le monde du designer est celui de l’empathie.

Sur la base du triangle formé par SHS, concepteurs et artistes, on peut distinguer des figures multiples de designers. Certains se sentent plus proches de l’artiste, d’autres se réclament davantage d’une démarche scientifique et de conception, à la frontière entre analyse et empathie.

Si le scientifique SHS et le concepteur sont du côté de l’analyse, et l’artiste, du côté de la disruption, le designer, entre les deux, s’inspire d’un monde existant pour créer d’autres mondes, mais dans une certaine continuité. Il ne s’inscrit pas complètement dans la cité industrielle, celle de l’efficacité et de la réponse à un problème bien posé, ni complètement dans la cité inspirée, celle de l’artiste, mais plutôt dans ce que Boltanski et Thévenot appellent la cité du projet, celle de la flexibilité, du réseau et de la sociabilité. Or, s’il est relativement facile de construire des justifications dans les deux premiers univers, c’est plus difficile dans le troisième.

Philippe Lefebvre - Le designer "Être social"

INTERVENTION #2

Blandine Bréchignac, HR&D


12min

Voir l'intervention de Blandine Bréchignac

Je suis consultante indépendante et je travaille principalement sur des projets d’innovation ou de transformation dans le champ du travail et des conditions et modes de travail. Je travaille avec des designers depuis plusieurs années et je vais vous expliquer pourquoi je le fais.

À la question « Qu’est-ce qu’une démarche de design ? », j’aurais tendance à apporter une réponse assez carrée, à savoir que c’est, fondamentalement, une démarche qui mobilise un designer. C’est aussi une démarche projet, enfin, c’est une démarche qui offre au designer un véritable territoire d’expression et ne se résume pas à une commande illustrative.

Une grande entreprise s’interrogeait sur la reconfiguration de son environnement de travail. La DRH, estimant que la réflexion n’avançait pas assez vite, a décidé de “faire quelque chose de visible” et dégagé un petit budget pour que chaque équipe puisse s’acheter un canapé : « Ce sera sympa et au moins ils auront l’impression que ça bouge et que ça s’améliore. »

J’ai saisi la balle au bond et proposé que le budget en question soit plutôt utilisé pour faire appel à un designer qui pourrait monter un vrai projet avec les salariés, explorer en profondeur les usages et donner du sens à la démarche. Nous avons décidé de prototyper des espaces de travail éphémères, très différents de ce qui existait dans l’entreprise, de façon à tester leur adéquation à l’activité des salariés ainsi que leur acceptabilité sociale.

Un autre exemple d’intervention en entreprise consiste à accompagner la modernisation de l’environnement de travail des assistantes. On passe d’un bureau encombré de papiers, de dossiers et de parapheurs, à un environnement beaucoup plus “léger” : une partie des procédures est digitalisée, le papier disparaît, il n’y a plus de poste de travail affecté et chacun peut, grâce à des équipements informatiques nomades, choisir l’endroit où il s’installera, en fonction des tâches qu’il doit réaliser.

 

Blandine Bréchignac - Qu'est-ce qu'une vraie démarche design ?

Cette transformation rend l’organisation plus mouvante et complexe. Chez certaines assistantes, elle peut générer le sentiment de ne plus avoir prise sur leur travail, au sens figuré comme au sens propre. Auparavant, elles pouvaient mesurer l’avancement de leurs tâches à l’accumulation des dossiers traités dans la bannette.

Désormais, il n’y a plus de “marqueur” de leur travail et l’absence de “préhension” des dossiers se traduit parfois par une absence de “compréhension” de ce qui se passe.

Dans ce genre de situation, le design a l’avantage de réintroduire de la matérialité là où elle a disparu.

Dans ce genre de situation, le design a l’avantage de réintroduire de la matérialité là où elle a disparu.

Blandine Bréchignac

Le premier grand apport d’un designer, ce sont ses compétences. D’une part, sa capacité à s’immerger dans un environnement donné, à détecter des signaux faibles et à les restituer de façon sensible, à travers une narration qui fait apparaître un lien entre les différents éléments qu’il a captés et leur donne un sens. D’autre part, bien sûr, son aptitude à formaliser les choses, bien au-delà de ce qu’un consultant peut proposer.

Le deuxième grand apport du designer, c’est sa capacité à mobiliser ses intuitions et à engager sa subjectivité. Certes, le consultant, le sociologue ou l’ergonome peuvent aussi engager leur subjectivité.

Mais c’est beaucoup plus facile pour le designer, qui se situe quelque part entre l’art et l’industrie. À ce titre, il dispose d’une partie de la liberté de l’artiste, ce qui le rend légitime à s’appuyer sur ses sensations et sur son imaginaire.

L’intervention d’un designer s’avère tellement utile qu’on peut aussi, en définitive, retourner la question et se demander à quoi sert le consultant…

INTERVENTION #3

Denis Pellerin, User Studio


5min

Voir l'intervention de Denis Pellerin

Je suis designer de formation et co-fondateur de l’agence User Studio, spécialisée dans l’innovation par le design de service.

La démarche Double Diamond, dont les étapes ont été rappelées par Philippe Lefebvre, peut être comparée à un T-shirt taille unique : elle répond très bien aux attentes de la plupart des commanditaires.

 

 

Le Double Diamond est très adapté au design industriel mais comment s’applique-t-il au design de politiques publiques ?

Nous nous sommes alors lancés dans ce qui a constitué le projet pilote de La 27ème Région, une résidence au lycée de Revin, en Champagne-Ardenne.

” Nous nous sommes alors lancés dans ce qui a constitué le projet pilote de La 27ème Région, une résidence au lycée de Revin, en Champagne-Ardenne.

Denis Pellerin

Dans cette expérience, l’approche design a permis de répondre à deux grandes attentes. La première était le souhait d’engager le dialogue avec la population. Cet aspect ne figurait pas explicitement dans le cahier des charges initial mais était indispensable pour obtenir un résultat. La deuxième était la volonté de soutenir la stratégie arrêtée, celle consistant à reconstruire le lycée. Il n’était pas question de renoncer à ce projet et il s’agissait seulement de l’enrichir. Nous nous y sommes employés et j’avoue qu’il était assez amusant, à l’issue de nos trois semaines de résidence, d’être amenés à revoir la copie de l’architecte prestigieux

Nous avons proposé une expérimentation consistant à déplacer le porte-manteau pour le mettre à l’intérieur de la salle d’accueil. Nous avons observé les changements au bout d’un mois puis de deux mois et nous avons constaté que cette modification avait fortement apaisé le climat. Les patients pouvaient désormais voir leurs vêtements, les vols n’étaient pas plus nombreux qu’avant, et la présence des manteaux contribuait à qualifier l’espace comme un espace d’accueil et à donner du sens aux flux.

Nous avons décidé de nous atteler à un cas pratique, celui de la carte LycéO, destinée à favoriser l’accès des jeunes à la culture.

Denis Pellerin - L'ère primaire du design

INTERVENTION #4

Olivier Ryckewaert, Plateforme régionale d'innovation, Conseil Régional Pays de la Loire


5min

Voir l'intervention de Olivier Ryckewaert

J’ai assisté à la naissance de La 27ème Région : j’étais alors directeur de cabinet du président de la région des Pays de la Loire et Stéphane Vincent, l’un de ses fondateurs, est venu présenter son projet à une assemblée de directeurs de cabinets,

Après avoir également participé à la Transfo dans les Pays de la Loire et contribué à créer une équipe innovation, j’ai rejoint une structure de promotion du design sur le territoire, à la fois au sein des entreprises et des administrations.

Toute la question est de savoir comment faire en sorte que la démarche design et la procédure d’adoption d’une politique publique puissent converger et se rencontrer.

Nous avons cherché à comprendre comment le recours au design permettrait, dans une certaine mesure, de retrouver une latitude et d’éviter de devoir se soumettre à ces validations permanentes.

L’un des points sur lesquels il a été difficile de faire converger la démarche du design et celle de l’adoption d’une politique publique est la notion d’itération, c’est-à-dire le fait de réaliser des maquettes pour faire une ou plusieurs expérimentations avant d’adopter une politique publique.

Pour moi, la seule façon de pousser les élus ou les directeurs de cabinets à entrer dans une démarche de design, qui aura nécessairement pour effet de les insécuriser, c’est de mettre du “sensible” dans un monde où, par définition, il n’y en a pas.

En d’autres termes, nous faisons du design thinking et, pour les sessions destinées aux patrons de PME, nous nous inspirons d’ailleurs du canevas proposé par IDEO. Cette démarche a le mérite de permettre à des gens qui sont très éloignés du monde du design de s’en faire une idée et, peut-être, de déclencher par la suite de véritables démarches de design.

Olivier Ryckewaert - Un invariant du design de service